D-DAY à Deauville

Lancer un Congrès C.U.R.I.E. un 6 juin sur les plages normandes, c'était volens nolens faire un clin d'œil à l'opération Overlord, autrement dit le D-DAY du débarquement des Alliés en 1944.
Les deux opérations ont d'ailleurs toutes deux connu des perturbations climatiques et de transport.

Côté climat, on se rappelle que le débarquement avait en effet été reporté du 5 au 6 juin en raison de mauvaises conditions météorologiques en Manche.
Mais on sait moins que le Jour J avait en fait été initialement fixé au 1er mai 1944, puis repoussé pour bénéficier d'un mois supplémentaire de production de barges de débarquement.

Plus téméraires que Churchill et Eisenhower, les organisateurs du Congrès C.U.R.I.E. 2016 n'ont pas souhaité différer l'ouverture de l'édition normande malgré les crues, les inondations et les mouvements sociaux des syndicats du transport.

Finalement, à eux aussi l'avenir a donné raison : surmontant courageusement tous les obstacles, les troupes ont répondu présent à Deauville.

Les séances plénières inaugurales du premier jour du Congrès ont été à l'unisson de cet esprit de bravoure et d'optimisme.

Ainsi, Gabrielle GAUTHEY de la Caisse des Dépôts nous a indiqué que 33% des étudiants français souhaitent créer une entreprise ; Franck LE OUAY, fondateur de Critéo et Honestica, a estimé que le dynamisme du concept de French Tech produit un double effet positif : attractivité internationale (visibilité de la France vis-vis des Venture Capitalists anglo-saxons, notamment) mais aussi stimulant interne en direction des entrepreneurs nationaux, voire même de l'opinion en général.

Comme l'ont souligné les intervenants, l'écosystème français et européen de l'innovation s'améliore aussi, même s'il reste encore du chemin à parcourir : accroissement des capacités d'intervention des fonds de capitaux-risque ; augmentation de l'appétence des investisseurs pour le risque (ce point n'étant probablement pas sans lien avec le précédent) ; émergence de davantage de managers capables de faire champignonner les start-ups et de piloter le financement de leur croissance exponentielle, talents encore trop concentrés à Londres ou aux USA.

Reste à surmonter une des singularités européennes : sa diversité réglementaire et linguistique, qui semble offrir moins de « scalabilité » à certaines jeunes pousses, contraintes de s'expatrier en tout ou partie hors du continent pour optimiser leur développement.

Sur ce point, l'orateur probablement le plus captivant de la journée, Marc Giget, a indirectement suggéré qu'il fallait faire de cette singularité une force.

Président du Club de Paris des Directeurs de l'Innovation, il a chevauché avec un grand art oratoire la succession des cycles d'innovation qui ont aiguillonné l'histoire mondiale depuis l'Antiquité, évoquant d'un trait le siècle de Périclès ou celui des Antonins pour s'attarder davantage à analyser la Renaissance italienne dont les principes d'ouverture, d'excellence et d'humanisme ont propulsé 500 ans de domination européenne.

Entre autres concepts éclairants, Marc Giget a longuement insisté sur l'impératif de l' « innovation centrée sur l'homme », un paradigme vertueux popularisé en 2007 par un article de Lewis J. Perelman (« Toward human-centered innovation » ), et qui a été réapproprié tout récemment par une société japonaise des TIC sous la formule nipponisée « human-centric innovation ».

Ce concept est beaucoup plus puissant et révolutionnaire qu'il n'en a l'air : il prescrit que l'Europe ne tiendra sa place dans le nouveau cycle d'innovations en cours - et sur le point d'exploser en « synthèse créative » - que si elle réussit à fusionner la technologie avec la diversité des désirs et des cultures des populations locales et mondiales, et pas seulement avec des idées préconçues de leurs besoins.

Répondre aux désirs plus qu'aux besoins : un vrai défi illustré in vivo par les Trophées des 25 ans du Réseau C.U.R.I.E., dont le choix final du vainqueur venait d'être effectué en direct par l'assistance juste avant cette intervention.

Trois projets remarquables étaient en effet nominés pour ces Trophées, chacun « pitché » talentueusement en 3 minutes.

On aurait pu penser que les Curiens souhaiteraient récompenser le très méritant projet PRAXIS, de l'INP Grenoble, qui offre une plateforme intelligente de mise en synergie et de suivi d'un client et d'un fournisseur associés dans un projet collaboratif.

Mais voilà : les participants de Deauville, sans méconnaître que PRAXIS répond à des attentes évidentes et fournit des services éminemment utiles, ont préféré suivre la pente de l'imaginaire et du rêve.

Désirs contre besoins : c'est ainsi l'un des deux projets à orientation artistique et culturelle, le studio de réalité augmentée pour spectacles vivants (www.RealAct.fr), qui a emporté la mise.

A la décharge des deux autres nominés qui n'ont pas démérité, le pitcheur de ce projet présenté par la SATT Aquitaine Science Transfert avait promis une démonstration sur scène pour un prochain Congrès s'il était vainqueur.

Votre modeste chroniqueur, qui partage manifestement un goût pour la danse contemporaine avec beaucoup de lecteurs, veillera à signaler si cet engagement n'était pas tenu !

Patrice VIDON